Servir les riches
- sylviegueroult
- il y a 17 heures
- 7 min de lecture
Co-écriture.
Your Daddy is rich
Your mamma’s good loocking
Your dog is intelligent
Your sister is cheeky
What about you...
Are you member of this
Family ?
Paroles tirées de la chanson
Summertime d’Ella Fitzgerald
(1968)

Ce sont les premières images du film « Au Boulot » de Gilles Perret et François Ruffin. Celui-ci est au Plaza Athénée, avec Sarah Saldmann, qui commande un croque-monsieur gastronomique aux Truffes, pour la modique somme de 58 euros. Elle lui fait remarquer qu’elle aime venir dans ce lieu qui lui sert de « cantine » parce que le cadre lui plaît beaucoup, mais aussi que les serveurs.ses sont très attentifs aux exigences des clients. Je n’en doute pas, je n’y suis jamais allée. Je suis presque certaine que la gentillesse fait partie intégrante du prix du repas. Quel que soit la demande elle sera satisfaite au mieux. Le personnel qui exerce dans ce lieu doit servir les riches.
Cela me fait penser au film « Le Grand Restaurant » de Jacques Besnard. Le patron du restaurant (Louis de Funès) met en place des cours de tenue. C’est hilarant ! Mais, dans les faits, cette comédie reflète le quotidien d’être au service. Être gentil quel que soit la demande du client: les riches s’approprient ce droit, sans en connaître les coulisses. Souvent dans les familles très aisées, les employés sont de cultures étrangères, j’ai comme l’impression que c’est une tradition ou alors c’est une question de norme. Les français ne sont peut-être pas aussi disciplinés. De plus il est nécessaire d’être introduit dans un réseau pour être accepté dans ce milieu et faire ses preuves ce qui n’est pas une mince besogne. Plus les gens sont argentés plus les exigences sont grandes. L’obéissance est une condition absolument vitale. Se forger une pensée ou donner son avis n’est pas de bon augure, il faut parfois juste suggérer avec beaucoup de délicatesse si la situation s’y prête.

Jacques Besnard
France / 1966 / 89 min
Avec Louis de Funès, Bernard Blier.
Il est fort probable alors que les « domestiques » étrangers savent faire ce
qu’il faut pour obtenir ce travail, c’est un constat puisqu’ils sont plus nombreux à travailler chez les riches… Mais c’est aussi pour eux l’opportunité de bénéficier d’un statut social qu’il n’aurait jamais atteint dans un autre domaine. Être au service à plein temps, c’est à dire loger sur son lieu de travail ou à proximité pour pouvoir être en joignable à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit n’est pas de tout repos. Le salaire et les avantages sont forcément une motivation. Cela est démontré dans de nombreux films. Notamment un que j’ai revu il y a peu de temps qui s’appelle Madame Daisy et son chauffeur :
Dans les années 1950, miss Daisy, une institutrice à la retraite, se retrouve dans l'incapacité de conduire. Son fils adulte, Boolie, décide d'embaucher un chauffeur pour sa mère. Hoke, un homme noir d'une cinquantaine d'années, doux et sympathique, chrétien, postule pour le poste et l'obtient. Néanmoins, le fils de miss Daisy le prévient que sa mère est une femme autoritaire et sèche. Le chauffeur parvient à apprivoiser sa patronne. C'est ainsi que se tisse une amitié qui dure 25 ans.
J’ai vécu aussi une situation qui m’a marqué. Ce jour j’ai compris que la proposition d’argent donne le droit d’attendre à un dévouement. Je travaillais chez un « Papy depuis un bon moment sa femme étant décédée. Je gérais la maison comme bon me semblais. Pour moi c’était un job fluide et le relationnel bon enfant. Un jour dans une conversation il me
fait cette proposition : en échange d’un salaire mensuelle de 3000 euros, je devais m’occuper de lui à temps complet. Ma réaction n’a pas été celle qui l’attendait! Je lui ai répondu qu’il fallait que je réfléchisse… J’ai vu sur son visage que ma réponse l’avait dépité. Pour notre relation il y a eu alors un avant et après. Nous sommes restés courtois bien sûr mais les étrennes sont devenues tout à coup moins conséquentes. Comme quoi l’argent doit être un moteur d’acceptation. De toute façon en ce cas, je ne suis pas certaine que ses enfants auraient été en accord avec cette décision.

Ce fameux dévouement, on le retrouve de manière omniprésente dans l’ouvrage d’Alizée Delpierre : Servir les riches. L’autrice nous livre l’énigme de la longévité de ces carrières au service des riches : pourquoi les travailleuses domestiques, en grande majorité des femmes, restent-elles dans ce secteur d’emploi, malgré l’entière mise à disposition temporelle et corporelle qui est souvent attendue d’elles, malgré les illégalismes face au droit du travail, les humiliations et les violences subies ? Alors que les inégalités de richesse s’accroissent dans le monde et que grossissent les rangs des milliardaires, l’ouvrage n’apporte pas les preuves d’un retour en force du personnel logé, mais il confirme que, loin d’avoir disparu, la domesticité participe à la reproduction sociale dans les classes supérieures économiques, et il montre comment la domination sociale s’exerce et s’invite dans l’intimité de leur sphère domestique. L’autrice révèle, récit après récit, la « mécanique de l’exploitation dorée » et la « logique de surenchère qui consiste à acheter, au prix fort, l’investissement au travail illimité des domestiques » (p. 21). L’ouvrage repose principalement sur les entretiens parfois répétés menés auprès de cent « grandes fortunes » employant des domestiques, ainsi qu’auprès de travailleuses domestiques, en alternant leurs points de vue.
Le chapitre 1 décrit les rouages de l’exploitation dorée des domestiques en renversant une idée reçue, celle d’une domesticité à bas coûts et de faibles niveaux de salaires dans le métier. L’entrée dans la carrière de domestique donne en effet accès à des niveaux de rémunération souvent bien plus élevés que ceux que les travailleuses ont connu auparavant (entre 2 000 et 3 500 euros en moyenne, mais parfois bien plus), à une stabilité d’emploi et – en apparence – à d’innombrables avantages en nature, depuis le logement jusqu’aux cadeaux et objets de luxe, en passant par un cadre de vie bourgeois, des défraiements médicaux et de scolarité des enfants. Ces pratiques s’accompagnent d’un apprentissage de codes sociaux et culturels dominants qui, sans décloisonner le monde des grandes fortunes et celui des domestiques, familiarisent ces dernières à des styles de vie bourgeois, des pratiques de consommation, mais aussi des stratégies immobilières. Ces « avantages » du métier obligent les employées à faire preuve de dévouement quoiqu’il advienne. On fait ainsi un premier pas dans la compréhension du maintien dans ces carrières. Se dessinent des trajectoires d’ascension sociale, de réussite économique, mais aussi de dépendance à des prêts, à un niveau de vie, à des relations de dette ou d’obligation.
Le chapitre 2 présente « les patrons et patronnes ». Les patron·nes parlent de leur « besoin » de domestiques, qui permet d’assurer un rang et plus précisément d’y accéder (pour les nouveaux riches) ou de le maintenir (dans les ménages aristocratiques). On apprend ainsi qu’ils et elles apprennent à superviser et à dominer leurs domestiques, malgré une proximité affective et relationnelle parfois réelle entre domestiques et patron·nes.
Le chapitre 3 s’appuie à la fois sur les patron·nes et sur leurs employées pour restituer les logiques sociales et raciales de recrutement sur un marché du travail. L’appariement entre patron·nes et domestiques repose sur des rapports de pouvoir où ces dernières jouent le jeu et se conforment aux stéréotypes raciaux, aux attentes d’exotisme des riches et à une désexualisation de leurs corps qui permettent de réassoir les hiérarchies de genre dans la relation patronne/domestique. Les employeuses sont, elles, à la recherche d’une « perle rare », en exerçant un jugement qui, à la fois, singularise les qualités exceptionnelles des employées (compétences, dévouement, passion) et leur conteste toute vie antérieure ou extérieure.
Le chapitre 4 montre à la suite comment les corps des employées sont travaillés par la condition domestique. Les employées, écrit l’autrice, « n’ont pas de corps ». Les domestiques œuvrent souvent en coprésence, mais sans être vues : les évitements des regards et des corps dans l’espace domestique sont des pratiques dont chacune des parties a conscience et travaille à faire exister. Les domestiques restent pourtant sous la surveillance quasi-constante de leurs patron·nes.
Le chapitre 5 aborde l’ensemble des illégalismes face au droit du travail et aux droits humains sur lesquels repose le travail des domestiques. Les conditions d’emploi et de travail hors cadre sont la règle : travail dissimulé, sous-déclaration et surtravail. Mais c’est aussi l’emprise sur les personnes qui est décrite et qui passe par l’isolement et parfois par la rupture des liens familiaux et amicaux, le manquement aux droits sociaux élémentaires, mais aussi par le harcèlement et les violences sexuelles.
Le chapitre 6 ferme la boucle de l’illusio des carrières en montrant que, si l’idéal de la relation longue structure les relations patron·ne/domestique, le turnover dans les postes est très fort. L’exploitation dorée repose non seulement sur les rétributions matérielles et symboliques ainsi que sur la peur, mais aussi sur l’espoir individuel de meilleurs traitements et de meilleur·es patron·nes qui conduit les employées à quitter leur poste pour un autre.
Pourquoi ces femmes restent-elles dans une carrière de domestique malgré tout ? Comme l’explique l’autrice, c’est la position sociale d’entre-deux que celles-ci occupent qui les retient dans la domesticité. Elles sont des transfuges, dont le statut subalterne tient au type de tâches exécutées, à l’emprise sociale qu’ont les riches sur elles et à l’isolement social et familial, produit en partie par la vie au domicile des patrons. On a le sentiment que cet entre-deux est bien plus souvent un étau social, d’où il est difficile de sortir. La métaphore du « cheval à bascule » (p. 158) témoigne aussi de cette stabilité dans l’instabilité, l’ascension sociale sans droits sociaux, qui maintient l’ordre social de classe, de genre et de race. Cette position sociale se caractérise aussi selon l’autrice par le sentiment d’être à sa place sans en être et par la capacité réflexive des enquêtées à « composer avec les différents univers de socialisation dans lesquels elles se sont construites » et qui leur procure un moyen « d’inverser la domination » (ibid.). Les mobilisations collectives de travailleuses domestiques restent néanmoins rares, notamment en France.
Servir les riches témoigne avec force des questions transversales sur le travail et les rapports sociaux de pouvoir. Se pose alors la question de l’être et du paraître dans notre société. Le travail de femme de ménage ne semble pas faire partie des idéaux de la société actuelle. Nous aurons l’occasion d’en reparler dans un prochain texte.



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